Conte de Noël

 

Un petit conte de Noël pour vous mettre en garde contre une manière bien involontaire mais tout à fait radicale pour gâcher le Noël d’un enfant de 6 ans, élève de Cours préparatoire.

 

 

Un Noël inoubliable

J’avais 6 ans. Nous fêtions Noël chez mes grands-parents paternels où nous attendaient toujours force cadeaux et confiseries. Il devait être près de quinze heures, les restes du chapon farci avaient regagné la cuisine, la bûche à la vanille n’avait plus rien de glacé et, sur le grand plat du service, les fondants opposaient leurs teintes pastels aux chocolats noirs dont ma mère raffolait.

Inconscient du péril qui me guettait, je jouais paisiblement avec mon nouveau robot articulé quand Grand-mère lança cette question perfide : « Alors ? Tu sais bientôt lire ? » Je balbutiais : « Oui, enfin non, pas encore… » Et Grand-mère de sortir de derrière les fagots un numéro du Provençal sans doute destiné à allumer un feu de cheminée mais qui se réjouissait de connaître une deuxième jeunesse. D’un geste ample, elle poussa le saladier plein de papillotes, l’assiette de nougats ainsi que mon pauvre robot puis, étalant la une sur la table, annonça d’une voix triomphante : « Tu vas nous montrer ! »

Je ne me rappelle pas l’actualité de cette période mais pour vous faire une idée de ce qu’on attendait de moi, imaginez un enfant de 6 ans confronté à des titres du style : « Daech plus menaçant que jamais » ou « Fillon : le raz-de-marée conservateur ! » Inutile de dire que face à des expressions privées de toute signification pour moi, je butais dès la première ligne.

Hervé, mon aîné de deux ans aurait pu me porter assistance. Hélas, plus futé que moi, il avait senti le guet-apens et avait couru demander l’asile politique aux toilettes pour une grosse, très grosse commission car il n’en sortit qu’à l’heure du goûter. Face à moi, Maman – c’est dire son inquiétude – avait abandonné le plat de chocolats ; elle m’adressait des regards compatissants, trop timide pour implorer ma grâce auprès de sa belle-mère. Quant à mon père, tout au plaisir de se retrouver dans la maison de son enfance, il avait disparu.

Grand-mère, magnanime, fit mine de m’aider. En vain. Les connaissances que j’avais acquises en un trimestre se dérobaient. Je ne voyais plus que le nougat noir qui suait autant que moi. Comme on pouvait le redouter, Grand-mère finit par se lasser. Avec la diplomatie dont elle savait faire preuve, elle se garda bien de m’accabler de remarques mortifiantes ; elle se contenta de me livrer le récit du glorieux passé scolaire familial : l’oncle André qui savait lire en décembre, la grand-tante Louise à qui on avait fait sauter une classe parce qu’elle avait appris à lire toute seule… Certes, je ne savais pas lire mais j’étais quand même capable de sentir combien je faisais tache dans cette noble généalogie.

J’eus quand même une chance dans mon malheur : cette année-là, une des sœurs de mon père passait les fêtes dans la famille de son mari. Son absence me privait de ma cousine Victoire, née quelques semaines après moi, elle aussi élève en CP. En arrivant chez mes grands-parents, j’avais été déçu de ne pas la voir ; penché sur Le Provençal, désormais, je m’en réjouissais. Nul doute que Grand-mère aurait organisé une compétition entre nous et, avec un tel prénom, elle m’aurait vite fait mordre la poussière.

Enfin, mon père rentra de son exploration du jardin. Sa large main sur mon épaule, il prononça les paroles salvatrices : « Vous ne pouvez pas ficher la paix à ce gamin un jour de Noël ! Va jouer, tu liras une autre fois ! ». Et le minable rejeton de cette brillante famille récupéra son robot non sans soulagement et courut cacher ses insuffisances dans un coin de l’arrière-cuisine où s’acheva sa journée de Noël.

Les années ont passé. Quand je repense à cette période je revois un garçon comme beaucoup d’autres, nostalgique de la maternelle, grand amateur de récréations mais soucieux de donner satisfaction à son maître et à ses parents. J’ai suivi une scolarité sans éclat ni réelle difficulté. En fin de compte, je n’ai pas le sentiment d’avoir raté ma vie mais ce qui fut vraiment raté c’est bien ce Noël, inoubliable.

 

One thought on “Conte de Noël

  1. Ah oui! La pression qu’on met sur les enfants en cours d’apprentissage de lecture est effarante! Et pas qu’à Noël…
    Cela explique certaines phobies scolaires, qu’on trouve de plus en plus tôt, j’ai l’impression, et qui sont tout à fait désolantes.
    Merci pour ce beau « conte »!

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